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Bulletin n° 61

lundi 10 décembre 2012

ÉDITORIAL

« La femme de trente ans peut se faire jeune fille,
jouer tous les rôles, être pudique, et s’embellir même d’un malheur. »
Balzac, La Femme de trente ans, III

Chers amis adhérents,
Au moment où vous lirez cet éditorial, dont Philippe Didion a bien
voulu, exceptionnellement, me céder la rédaction, nous aurons célébré
d’une manière ou d’une autre, dans la joie, sans trop de tristesse ni
l’imminence d’une apocalypse, j’espère, les trente ans de
l’Association Georges Perec – qui fut effectivement fondée le 11
décembre 1982 dans le Grand Salon de l’Hôtel de Massa par environ
soixante-dix « constituants », tous persuadés du devenir exceptionnel
d’une oeuvre, l’année même où son créateur s’éteignait.

En rédigeant ces lignes, mes pensées vont d’abord à Bernard Magné qui
accomplit loin de nous son Voyage d’hiver et qui fut parmi ces fondateurs ;
en Perecquie, la « bande magnétique » (selon l’heureuse expression
d’Eric Beaumatin) est l’une des tribus les plus fournies ; écrire ici
avec justesse et précision tout ce que nous devons à Bernard outrepasserait
naturellement le cadre trop étroit d’un éditorial, mais il va
par contre presque sans dire que nous lirions encore bien mal l’oeuvre
perecquienne s’il ne nous en avait pas fourni la grammaire.

Je pense ensuite aux lignées de présidents, de secrétaires et de
bénévoles qui ont fait de l’AGP, ces trois décennies durant, sans solution
de continuité (« Je me souviens du mal que j’ai eu… »), un lieu de
recherche, de découvertes, de rencontre, de convivialité et même
d’amitié. Le petit (même s’il s’est récemment agrandi) local de
l’Association, dans les aîtres de l’Arsenal, est de ces lieux discrets
mais habités qui deviennent naturellement, spontanément, lieux de
mémoire car peuvent s’y apercevoir et même s’y palper ces sédiments
du temps littéraire d’habitude si difficiles à observer ou à sentir. Y officier
chaque semaine ou presque lors d’une rituelle permanence du jeudi
qui n’a toujours pas voulu sacrifier à la modernité inutile du mercredi
donne le privilège de voir se construire lentement, à travers l’effort
collectif des chercheurs et des curieux, des fidèles et des prosélytes,
des collectionneurs et des passants, une oeuvre qui tient tout autant
du génie d’un auteur que de l’intelligence amicale de ses lecteurs.

En cette veille ou ce début d’une décennie nouvelle qui la conduira, je
n’en doute pas, à la sagesse quadragénaire, je me risque à souhaiter
pour l’Association Georges Perec qu’elle soit pareille à la femme de
trente ans selon Balzac (un confrère que, contrairement à la plupart
des « modernes », Perec était bien loin de mépriser), qui sait entre
autres choses demeurer jeune fille dans la maturité.

Jean-Luc Joly, secrétaire