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Bulletin n° 69

samedi 10 décembre 2016

ÉDITORIAL

Chers amis,
depuis quelques numéros, une rubrique « Carnet », consacrée aux disparitions, a vu le jour dans ce Bulletin. Elle a pris, peu à peu, de plus en plus d’importance : des membres de sa famille, des proches, des amis, des chercheurs, des membres historiques de notre Association ont fini par rejoindre Georges Perec. La rubrique était déjà bien remplie quand, à l’heure de boucler ce numéro, nous avons appris le décès de Paulette Perec, survenu le 5 novembre dernier à l’hôpital de Chevilly-Larue. Une cérémonie s’est déroulée le 15 novembre au cimetière du Père-Lachaise, suivie de l’inhumation au cimetière de Pantin. A cette occasion, Jean-Luc Joly, président de l’AGP, a rendu un hommage à Paulette que nous reproduisons ci-dessous.
Philippe Didion

Pour Paulette
J’ai connu Paulette au tout début des années 2000, à l’occasion du colloque de Tunis sur la Mémoire des lieux dans l’œuvre de Georges Perec, dans une ville et un pays qu’elle aimait et où elle avait des amis. Je résidais alors au Maroc, et ce tropisme nord-africain a sans nul doute constitué d’emblée notre terrain d’entente... Même si Paulette, nous le savons tous, n’accordait pas facilement sa confiance. Qui ne l’a pas vue, en effet, emportée, en colère, agacée, sévère, n’a pas connu Paulette... tous mouvements de passion et de liberté dont elle sortait d’ailleurs bien vite avec un sourire d’excuse à la fois désarmant et moqueur pour elle-même. Mais elle était en amitié d’une fidélité absolument rare, droite et je dirais : noble.
Je regrette de ne pas l’avoir connue plus tôt ; je regrette plus encore de ne pas l’avoir connue plus longtemps...
J’avais encore tant de questions à lui poser. Sur celui qu’elle n’appelait jamais que « Georges » bien sûr, sur l’Association Georges Perec aux destinées de laquelle elle aura veillé si scrupuleusement et si passionnément durant 34 ans, mais aussi sur la vie, sur elle-même...
Car si, comme nombre d’entre nous je pense, j’ai d’abord rencontré Perec Paulette, avec la fierté de côtoyer celle qui avait partagé beaucoup de la vie et de l’œuvre de l’écrivain, je n’ai pas tardé à connaître Paulette Perec, une femme à l’esprit riche et singulier, sans cesse en éveil critique et d’une précision redoutable, notamment lorsqu’il s’agissait d’archiver, de cataloguer, de penser/classer, pour finir par devenir l’ami de Paulette, tout simplement, un prénom qui lui allait si bien en la dessinant tout à la fois douce, piquante et menue.
Nous partageons tous ici tant de moments d’amitié vécus avec elle : les déjeuners d’après séminaire dans son appartement au sol rouge et qui ressuscitaient pour ceux qui ne les avaient pas connues les fêtes mémorables du couple des Choses ;
Bulletin n°69 hiver 2016 p.04
ses visites rituelles du jeudi après-midi à l’AGP, Le Monde sous le bras, qu’elle lisait peut-être ligne à ligne, tel le personnage d’Un homme qui dort. Un jour, je lui ai demandé où elle se trouvait dans La Vie mode d’emploi, car elle devait bien y être, dans ce roman où Georges avait convoqué non seulement le monde entier mais aussi son monde. Elle m’a répondu avec ce refus constant de la confidence qui était le sien lorsqu’elle parlait de lui : « J’y suis dans de nombreux endroits... mais je ne dirai pas lesquels ! » Nous savons pourtant, entre autres, que certains traits de Marguerite Winckler lui sont empruntés, même à travers des citations : « Elle était jolie avec discrétion : un teint pâle parsemé de taches de rousseur, des joues légèrement creuses, des yeux gris bleu. [...] Cette femme si précise et si mesurée avait paradoxalement un irrésistible attrait pour le fouillis. [...] Tout de suite il se sentit attiré par cette femme douce et rieuse qui posait sur le monde un regard si limpide. » Nous savons aussi que c’est sous les traits de Gaspard Winckler, l’époux de Marguerite, que Georges Perec se reconnaissait le plus volontiers.
L’amenuisement de ses visites à l’AGP, avec d’heureuses rémissions cependant au cours desquelles elle se promettait d’enfin classer les documents audiovisuels, d’améliorer celui des photos, d’apporter divers commentaires sur des points qu’elle seule connaissait encore, puis leur disparition, ont dit bien plus sûrement que les bilans médicaux la progression du mal. Mais tous ceux qui lui ont rendu visite ces trois derniers mois à l’Hôpital d’Arles ou à celui de Chevilly-Larue ont remarqué à quel point elle continuait de sourire beaucoup.
Voici trois semaines environ, alors que la maladie lui faisait parfois dire des choses étranges, comiques, profondes aussi, comme je lui demandais si elle ne s’ennuyait pas trop, elle m’a répondu après un instant de réflexion : « Oui, je m’ennuie de Georges... », pour rectifier, après un autre : « Oh non, je ne m’ennuie pas tant que ça de Georges finalement. » Je persiste à penser que si, au bout du compte, elle ne s’ennuyait pas « tant que ça » de Georges, c’est qu’il n’avait jamais cessé d’être à ses côtés. Dans La Vie mode d’emploi, Philémon et Baucis, c’est eux aussi...
Paulette n’était pas du genre à s’apitoyer ni à larmoyer ; elle aurait détesté des phrases trop chargées de pathétique. N’empêche, Paulette, tu vas terriblement nous manquer...
Jean-Luc Joly
Association Georges Perec